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« Le bonheur est une habitude, celle d'être heureux. »

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lundi 18 février 2013

Un document sur l'impuissance d'aimer vu par son éditeur

La première plaquette de Jean de Tinan fut publiée par la librairie de l'Art indépendant, tenue par Edmond Bailly. Lieu de réunion pour les curieux d'ésotérisme, la librairie vit passer et repasser, entre autre, Pierre Louÿs, Debussy, Erik Satie, Villiers de l'Isle-Adam, Odilon Redon ... et beaucoup d'autres. La vignette de la maison était une composition de Félicien Rops (dont nous avons déjà parlé) représentant une sirène qui déploie deux grandes ailes au-dessus de ses jambes en queues de poisson. La devise, reprise à Poulet-Malassis : Non his piscis omnium

Imprimée à 300 exemplaires, ornée d'un frontispice de Félicien Rops et d'une partition d'Augusta Holmès, la plaquette de Tinan est aujourd'hui un objet rare, parfois prisé des bibliophiles ... et parmi les commentaires que ce petit texte suscite, on en découvre un signé par M. Bailly lui-même et publié dans L’Idée libre en avril 1894. C'est ce texte que nous vous proposons de découvrir aujourd'hui : 




D’un stendhalien épris de sciences exactes – est-ce que tous les stendhaliens ne le sont pas ? – des notations épisodiques sur l’amour. Moins la réalité de l’amour que son fantôme et son absence. Des subtilités, des raisonnements, des contradictions : un document, certes, sur l’impuissance d’aimer.
Et celui qui publie ce livre a vingt ans : c’est là le mal, s’il y en a, comme, s’il en faut une, en même temps son excuse.
Est-ce philosophie, ainsi qu’il pense ? Ne serait-ce, tout simplement, dépravation ? Nous laissons à M. Paul Bourget, très expert en ces cas, le soin de se prononcer sur celui-ci quelque jour. Il nous suffit de signaler ce petit livre comme une manifestation de plus de la préoccupation spéciale, à la mode un peu, qu’apportent certains très jeunes gens d’aujourd’hui à disserter sur cette métaphysique sentimentale de l’amour, raffinée d’analyse perverse de tant d’arguments subtils – comme un exemple de ce scepticisme qui s’évertue à n’en être pas, qui se débat contre soi-même, fort de toute sa faiblesse et sans victoire possible ni solution .
Et puis, ce dilettantisme de la quintessence …
Mais ce dilettantisme-là, si vous n’y prenez garde, confine à l’attitude, haïssable en tout et davantage ici, c'est-à-dire, à la comédie de vous-même si vous n’êtes pas sincère, à l’impuissance absolue si vous l’êtes.
Je pensais :
« Nous ne nous aimons pas, mais serait-ce très différent si nous nous aimions ? »
Méditez cette phrase, vous qui l’avez écrite ; elle en dit long, peut-être plus profonde encore que jolie.



Edmond Bailly, "Un document sur l'impuissance d'aimer par Jean de Tinan", L’Idée libre, avril 1894, p.192.
 

lundi 10 septembre 2012

En 1896 de Pierre Lièvre

 Le numéro spécial du Divan, paru en avril 1924, offre une bien étrange expérience de lecture : s'il se veut un hommage au souvenir de Jean de Tinan, il trahit plutôt le décalage entre la littérature de Tinan et les mentalités d'après-guerre. Mort au seuil du siècle, Jean de Tinan semble particulièrement désigné pour résumer, symboliser, incarner la fin du XIXe siècle, dans ses sublimes comme dans ses ridicules ... Tandis qu'Alphonse Métérié, dans « Violettes pour Tinan trahi », confiait à quel point cette époque lui semblait vieillie et fanée, Pierre Lièvre se lance dans une évocation nostalgique du Paris fin-de-siècle. C'est un temps presqu'étranger qui revit sous sa plume - avec, en note, les pages égrenés de Penses-tu réussir ! et de la « Chronique du règne de Félix Faure ». 

Nous vous proposons, à l'occasion de la remise en activité de ce blog, de vous y égarer avec lui ...



 ~ * ~

En 1896
La rue Henri-Monnier se nommait encore rue Bréda, et le boulevard Saint-Michel portait déjà le surnom de Boul’Mich’. Les cafés s’éclairaient au gaz ; c’est du gaz aussi que l’on usait dans les appartements : les becs Auer étaient dans leur nouveauté. Toutefois Chéret faisait de très belles affiches pour différentes marques de pétrole. Les affiches illustrées commençaient à se répandre. Si l’on toussait, on prenait des pastilles Géraudel.

On était au temps des tailles minces, des tailles à prendre entre les dix doigts, des tailles à leur place. Le corset tyrannisait les femmes. Il faisait rebondir gorges et hanches de part et d’autre de son étranglement lacé. En guise de manteaux ces dames mettaient sur leurs épaules de courtes pèlerines qui s’appelaient collets. La mode leur imposait en outre d’énormes manches ballons, et de longues jupes fort amples qui traînaient à terre recouvrant des jupons (non pas un mais des jupons) garnis de volants bruissants qui, s’ils découvraient d’aventure les jambes les faisaient semblables à des étamines. On peut s’en rendre compte par l’affiche que Lautrec fit pour Mlle Eglantine et sa troupe.

Henri de Toulouse-Lautrec, Troupe de Mlle Églantine

Les étoffes en vogue étaient le surah, la mousseline de soie, le pékin. Les vêtements d’intérieur étaient le peignoir et la matinée. Les robes de ville étaient montantes. Le décolleté de jour n’était pas en usage. Celui du soir était discret. Il y avait une limite au delà de laquelle une femme était trop décolletée. La chair ne se montrait pas publiquement. Entre les grosses manches et les gants longs (Yvette Guilbert triomphait) le bras demeurait caché. Les danseuses de l’Académie nationale de musique et les figurantes de music-hall ne se montraient qu’en maillot de soie rose. M. Béranger et la ligue contre la licence des rues luttaient pour la pudeur. Esthétique ou non, le nu n’était pas dans les mœurs, il fallait avoir au moins des bas noirs.

Dans tous les théâtres autres que l’Opéra et la Comédie-française, les femmes pouvaient aller à l’orchestre en chapeau, et comme elles en choisissaient de très grands, les spectateurs placés derrière elle ne manquaient jamais de se plaindre qu’ils ne voyaient rien. S’ensuivaient quotidiennement des altercations.

Plus petits, les chapeaux de jour étaient habituellement des capotes sans brides, systématiquement garnies de fleurs et de plumages. Les cheveux relevés bouffaient autour de ces coiffures. Toutefois un grand nombre de femmes, parmi celles qui ne redoutent point d’attirer sur elles les regards, avaient adpoté un autre arrangement de chevelure. Traçant une raie droite sur le sommet de leur tête, elles se faisaient de grands bandeaux plats qui leur couvraient entièrement les oreilles et qui se rejoignaient sur la nuque en un petit chignon pointu. C’est la danseuse Cléo de Mérode qui avait remis à la mode cette coiffure renouvelée de la Renaissance italienne. Cette jeune femme qui eut une heure de célébrité préoccupait les imaginations. On l’imitait, mais on n’était pas toujours aussi jolie. Cette année-là, sa statue avait figuré aux Artistes français. On en parlait beaucoup. Falguière était célèbre. Rodin pas encore. Il n’en était qu’à l’Illusion, fille d’Icare.
Clé de Mérode considérée comme symbole populaire

On vit en ce temps-là de fort singulières choses. Ces grands bandeaux plats, décoratifs d’eux-mêmes, forment une coiffure assez pompeuse qui s’accorde avec les gestes lents, la cérémonie et les diadèmes de perle. Il leur advint cependant d’être accompagnés d’une casquette, d’une cigarette et d’une culotte de bicycliste. Car on disait bicycliste. On n’avait d’ailleurs, qu’un sentiment approximatif des convenances sportives. Les hommes se culottaient de piqué blanc pour monter à bicyclette. Je dirai plus : on n’était pas sportif du tout. On était dans l’ère du chapeau de haute forme, du chapeau haut.

Le chapeau haut se portait du matin au soir en toutes circonstances, en toutes tenues, avec le veston, au café, partout. Il suffisait à habiller. L’équipement masculin comportait cependant d’autres pièces : des faux-cols très hauts, de longues redingotes, un mac-farlane, des bottines à boutons.

A vrai dire, aujourd’hui tout cela donne une impression de déguisement. Mais par d’autres points il semble que ce temps-là soit beaucoup plus étrange et différent du nôtre. Certains traits le reculent tout à fait loin.

Il n’y avait pas d’automobiles, pas de métro, pas d’autobus, mais de lourds omnibus (ce Panthéon-Courcelles dont Toulet invitait Nane à se souvenir) et de charmants fiacres attelés que conduisaient des cochers débonnaires. L’or circulait. On en donnait une pièce aux filles. Un livre coûtait trois francs cinquante, un timbre-poste quinze centimes, une coupure de l’Argus trente. Un petit verre de chartreuse soixante-dix. La chartreuse n’était pas une boisson exceptionnelle. Au contraire, on en buvait beaucoup. Elle s’élaborait en France, mais un tel détail nous entraînerait vers la politique. Nous n’y insisterons pas.

Il y avait dans les lieux publics des orchestres tziganes, c’est à dire composés de garçons bruns de préférence qui endossaient des vestes rouges. Ils jouaient des valses, des valses lentes. On bostonnait pour si peu qu’on dansât. Il n’y avait pas de dancings mais deux ou trois bals publics (Bullier, le Jardin de Paris, le Moulin rouge), où des femmes faisaient le grand écart et levaient la jambe. Ce spectacle naïf divertissait. Si l’on veut en imaginer la physionomie, c’est encore Lautrec qu’il faut consulter.
Henri de Toulouse-Lautrec, Danse au Moulin-Rouge

Lautrec charmait déjà les raffinés. Il dessinait avec âpreté les physionomies théâtrales de cette époque : Sarah Bernhardt dans Phèdre, Brandès dans Les Tenailles. Il composait en l’honneur de Polaire ces vers réellement pré-fantaisistes :

Que de Paimpol à Sébastopol erre / Le vieux monsieur l’air pot (pot l’air) / Pourra-t-il dégotter une étoil’ plus polaire.

Polaire faisait alors des progrès aux Folies Bergères, où l’on voyait aussi les sisters Barisson, Liane de Pougy et les Scheffers qui jonglaient les uns avec les autres. Mistinguette était originale à la Gaieté Rochechouard, Dranem avait beaucoup de gaieté et Sorel, déjà belle, mais encore hésitante entre le prénom de Cécile et celui de Céline, tenait aux Menus Plaisirs un petit rôle dans une reprise de Nana.

Meilhac était à la fin de sa carrière. Donnay, au commencement de la sienne. Pierre Decourcelle superproduisait Les deux Gosses. Mendès faisait figure de maître (s’il n’était pas mort peut-être cela durerait-il encore). On blaguait Sarcey, on traduisait Nietzsche. Les bénéfices littéraires de Zola ompressionnaient vivement les jeunes gens qui publiaient des plaquettes aux titres bizarres.
Polaire 1900

Les dames parlaient des romans de Marcel Prévost. Les Demi-vierges avaient fait scandale la veille. Les mélodies de Reynaldo Hahn étaient nouvelles. Madeleine Lemaire illustrait le premier livre de Marcel Proust qui paraissait sans bruit. Le journal avait une brillante collaboration littéraire. On eût bien contristé M. Beaubourg en lui annonçant que e livre qu’il publiait serait, vingt-huit ans plus tard reconnu méconnu. M. Charles Maurras était dur pour M. Kahn. Il l’est peut-être encore. On faisait des recherches sur les rythmes littéraires. Comme c’était sympathique.

La jeunesse n’appréciait pas le dernier roman de M. Bourget, ni les autres. Comme la jeunesse change. Ah ! oui, M. Paul Bourget. Barrès avait par contre une très forte situation. Ce fut peut-être même l’instant de sa plus forte situation. Il préludait aux Déracinés. On le citait beaucoup. On lisait Stendhal et Villiers. On vitait Maeterlinck, on citait Mallarmé sans le nommer entre initiés comme il faut faire. Il avait alors des fidèles qui le possédaient. Il n’a plus aujourd’hui que la gloire.
Edouard Manet, Portrait de Stéphane Mallarmé

Ses éditions originales traînaient chez les bouquinistes du quartier latin qui ne les vendaient pas cher. On pouvait se composer à bon compte une bibliothèque de raretés. Le tout était de pressentir que tous ces invendus feraient un jour figure de raretés : il ne suffisait pas qu’un livre fût nouveau pour que les bibliophiles se précipitassent sur lui. Non qu’il n’y eût des bibliophiles. On recherchait déjà les grands papiers. On avait imprimé Le Latin mystique sur pourpre cardinalice. Jules Renard avait souscrit. Pourtant des Esseintes était bien loin.

Etait-il si loin ? En fuit ans avait-on fait plus que d’adopter nombre de ses goûts : Odilon Redon et la peinture à intentions fantastiques, Carriès et les grès flammés. On était extrêmement littéraire, mais encore que des Esseintes se fût métamorphosé en Durtal, qu’il fût en Route, on n’imitait pas encore sa conversion. C’était une mode lancée non encore suivie.
Louise-Catherine Bresleau, Portrait de Jean Carriès

On pourrait n’en jamais finir avec de pareilles énumérations. On pourrait les prolonger sans fin. Elles ne suffisent pas à ressusciter une atmosphère, mais elles sont prodigieusement mélancoliques. C’est un coffret oublié où l’on retrouve des fleurs sèches. Comme tout cela était périssable, et comme c’est péri. Que de choses on a laissé tomber en route. Que de tentatives échouées, que de faux pas, que d’entreprises abandonnées, de vains essais se relèvent dans la mémoire. Formes abolies du décor et de la sensibilité, amours trahies, bijoux délaissés … Colliers de chiens des femmes dans quel écrin mort attendez-vous la résurrection ? Moulages de Tanagra, meubles laqués, pointes sèches de Helleu, cadres vernis, chanteur florentin de Dubois, dans quels grenis reposez-vous sous la poussière avec ce qui subsiste des souvenirs de l’Exposition de 1889 et de ses danseuses javanaises.

Comme on pût aimer le mauve et les iris, et les lys, et le papier à lettres vert empire. Tout devenait symbole, il y avait encore des phtisiques, on plagiait les primitifs, et puis quoi encore ? … Voici les litanies qui reprennent.

Mais elles exagèrent, se complaisent à l’excès à n’évoquer que ce qui est irrémédiablement périmé, comme si ce temps passé ne s’était épris que de choses totalement vouées à la disparition, comme s’il n’avait fait qu’erreurs et fautes de goût. Méritait-il donc alors que l’on s’attardât à le ranimer avec tant de sollicitude attendrie ?

Célébrons donc ses mérites.
Paul-César Helleu

Il entreprit en faveur de Mallarmé un combat qui finit, nous l’avons déjà dit par assurer le triomphe de ce grand poète. Il fit à Verlaine des funérailles dignes de lui. Il honora Goncourt et Leconte de Lisle, parla congrûment de Gauguin et de Van Gogh.

Il apprécia Ubu roi (il y a trente ans ou presque, pensez-y) plus judicieusement qu’on ne le fit l’autre saison qu’on le réimprima à tour de presses. Il mit à sa place (ce qu’on ne fait plus) Marcel Schwob, à qui Jarry dédia son drame. Il goûta Debussy quoique Pelléas ne l’eût pas encore rendu célèbre. Il ressuscita la gloire de Mme Valmore, préludant ainsi à ces anniversaires séculaires qui divertissent si heureusement à l’époque présente.

L’époque présente, en somme, doit beaucoup à cette proche aînée dont maint témoin est encore là vivant, qui la considère et la juge, et je ne sais si plus qu’une autre elle peut répondre avec certitude à la fameuse question que les générations se posent et se reposent sans fin : Penses-tu réussir ?

Pierre Lièvre, « En 1896 », Le Divan, 24 avril 1924.

samedi 10 décembre 2011

QUASI, Ballade à la louange de quelques ruistes

Dans Le Mercure de France paraît en mars 1897 trois ballades moqueuses visant l'école naturiste. Initiée par Saint-Georges de Bouhélier et Maurice Leblanc, celle-ci s'inspirait du naturalisme tout en visant une expression plus pure des sentiments ; elle rejetait également le symbolisme. Notons que Jean de Tinan se moqua de ses représentants à plusieurs reprises et signa le Manifeste anti-naturiste publié dans Le Figaro le 2 mars 1897. Outre leur portée satirique, ces ballades, signées Quasi (1), présentent l'intérêt de mentionner les écrivains et poètes qui étaient des habitués du salon de Rachilde (femme d'Alfred Vallette, directeur du Mercure de France), et parmi eux, Jean de Tinan et ses amis : 

Ballade à la louange de quelques ruistes
Tinan, superbe dans sa cape
De grand d'Espagne ou de berger
Marche, songeant à ce qu'il drape 
D'un ton ironique et léger.
Pour aimer et pour voyager, 
Pierre Louÿs, cher aux Naïades,
Vogue de Cadix à Alger ;
Et Paul Fort écrit des ballades.

Moins blanc sans doute que le Pape,
Lebey saccage le verger
Des étoiles brunes, et happe
Tout ce qui vient y voltiger ;
Il peut pleuvoir, il peut neiger,
Albert qui hait les propos fades
Est plus ardent qu'un dey d'Alger ;
Et Paul Fort écrit des ballades.

Fargue, fier et jeune satrape
Que l'on ne doit pas outrager,
Rêve ; le coude sur la nappe,
ÀTancrède, qu'il veut purger :
Certains errent à l'étranger
Chez les Marcomans et les Quades,
D'autres admirent Béranger,
Et Paul Fort écrit des ballades.

ENVOI
Prince, pourquoi les déranger ?
Qu'il soit de Brivas ou de Prades,
Il fait du pain, le boulanger.
Et Paul Fort écrit des ballades.

Le Mercure de France, mars 1897, p. 579.

Suivent la « Ballade pour enseigner ce qu'il ne faut pas penser de plusieurs excellents écrivains » et la « Ballade pour enseigner au monde ce qu'il faut penser à peine de plusieurs excellents écrivains ».

(1) « La signature omnibus de Quasi — Remy de Gourmont, Alfred Vallette, Albert Aurier en usèrent — couvrit, comme on sait, de son pavillon, des pastiches de tout premier ordre. » Site des Amis de Remy de Gourmont.

 

mercredi 30 novembre 2011

Penses-tu réussir ! vu par L'Art Moderne, revue belge

« Revue critique des arts et de la littérature, paraissant le dimanche », L'Art Moderne est fondée à Bruxelles en 1881 et continue ses publications jusque 1914. Portée vers la modernité belge et internationale (française et allemande notamment), elle vise à commenter les événements artistiques et littéraires du temps. En 1897, paraît une chronique en plusieurs livraisons, non signée, intitulée « Les Oiseaux qui viennent de France ». Divers auteurs de l'époque y sont évoqués : Charles-Henri Hirsch, Tristan Klingsor, Francis Jammes, Henry Ghéon ou Viellé-Griffin, par exemple. Dans le n°29, en juillet 1897, Jean de Tinan y apparaît à son tour, aux côtés d'Alfred Jarry et de Charles-Louis Philippe. Voici ce qu'on dit de lui :
 


M. Jean de Tinan, dont l'esprit attique doit être disposé à tous les éclectismes, comprendra parfaitement que je l'aie, en cette causerie, rapproché de MM. Alfred Jarry et Charles-Louis Philippe. Il doit souvent envier l'émotion naïve de celui-ci et la scatologie du premier ne saurait lui déplaire. Son livre Penses-tu réussir ! (et veuillez remarquer le scepticisme de ce point d'exclamation) est vraiment une très remarquable chose. Le talent y abonde, l'esprit n'y fait guère défaut ; verve et abondance s'y disposent agréablement. La réussite que recherche M. de Tinan n'est point, ainsi que pourraient le faire croire les antécédents de notre auteur, l'heureuse issue de l'arrivisme, mais bien le succès de la vie même ; et par là, ce frivole volume, sous une attention ingénue, prendra un aspect grave et solennel. Raoul de Vallonges – et j'ai hâte d'introduire le héros romanesque de peur que l'on me soupçonne de faire des personnalités  – se disperse en de nombreuses amours sans qu'aucun ne le satisfasse et lui donne la définitive émotion de l'Amour. Ses tentatives le consument, sans l'épuiser. Il pressent la faillite de sa destinée. Il ne veut néanmoins renoncer à l'espoir et au désir, car il a confiance en son coeur humain. Tel est le sujet.
Quelques réservées qu'elles pussent se faire, il serait indiscret d'avancer des présomptions ; au surplus, elles ne sauraient qu'être déplacées en cet endroit et l'effort d'art seul requiert notre jugement. Or, il y a là  – et je l'ai déjà dit  – un extrême talent. La lecture de ce livre est charmante et facile. Imaginez de délicieux ou brutaux épisodes, des grâces de femmes penchées et alanguies, des étreintes vénales ou passionnées, tout cela dans une activité de circonstances et d'événements, un fouillis de méditations et de lyrismes, qui peuvent nous étourdir parfois mais jamais nous lasser. Je pourrais vous désigner d'adorables pages d'une langue souple et vivante, telle péripétie de délicate et fragile analyse. Cependant j'estime qu'un grave défaut altère ce roman : il manque d'émotion. Une perpétuelle ironie dessèche les possibles sensibilités. Sans doute l'ironie n'est, comme chez Lafargue et Gide, qu'un affectueux sourire à l'existence. Ici, malheureusement, elle altère le sentiment même. Toujours retenu et raillé, le cœur de M. de Tinan n'ose plus palpiter et  – fâcheuse conséquence  – nous ne trouvons point en l'art qu'il anime en merveilleuses concordances qui font que nous pouvons reconnaître fraternelle et sympathique une œuvre. C'est parce que M. de Tinan a beaucoup de talent que nous exigeons de lui un peu de génie.



~ * ~

Cet article est intéressant, dans le sens où il représente l'exact contraire de critiques plus répandues. Tout d'abord, et nous le disons sans rire, parce qu'il ne fait pas erreur sur le titre du roman et qu'il en commente avec pertinence la ponctuation (la grande majorité des chroniques parlant de Penses-tu réussir ? avec point d'interrogation) ; d'autre part, parce qu'il se refuse à « faire des personnalités » alors qu'on s'est intéressé et que l'on s'intéressera encore aux romans de Tinan en premier lieu pour leur implication autobiographique. C'est par ailleurs un élément qu'on lui reprochera beaucoup, au cours du XXe siècle. Enfin, cet article touche à la question de l'ironie qui divisa beaucoup : représentant pour certains l'essence même de la qualité de l’œuvre, elle est jugée ici comme desséchante – ce que Tinan évoque lui-même dans son Argument pour un livre à paraître intitulé Nos pauvres jalousies : «Tu le liras un soir, – malgré les sécheresses, les tristes ironies, les lyrismes maladroits ou menteurs. »

Petit appel :  
Si l'un de nos lecteurs sait qui, parmi les rédacteurs de la revue, pourrait se cacher 
derrière l'écriture de cet article, nous serions ravis de bénéficier de sa science ! ^^

A bientôt !

lundi 21 novembre 2011

Un poème inédit de Pierre de Régnier dédié à Raoul de Vallonges

Pierre de Régnier, dit Tigre, est officiellement le fils de Marie et d'Henri de Régnier, officieusement celui de Marie de Régnier et de Pierre Louÿs. Il est né le 8 septembre 1898, à quelques semaines de la mort de Jean de Tinan. Journaliste et noctambule, écrivain des années folles, il mentionne plusieurs fois l’œuvre de Tinan dans ses propres livres. Parmi ses écrits, l'on trouve un étrange poème dédié à Raoul de Vallonges (double romanesque de Tinan). Écrit sur du papier à entête du Weber, le poème s'étend sur cinq feuillets. Sur un enveloppe, un envoi à Aimienne, personnage du roman éponyme de Tinan - et le tout semble constituer une étrange lettre à personne, qu'il est impossible d'envoyer. Le document se trouve à la Bibliothèque de l'Arsenal :

Sur l'enveloppe

Je suis tellement seul qu'il a fallu, ce soir
Que je vienne
Ici, pour y rêver, sous l'ombre d'un espoir,
A Aimienne ...

Elle avait quatorze ans en quatre vingts-dix sept ...


Les cinq feuillets

Je pense à vous ce soir, chez Raoul de Vallonges
Car j'écris à la table où vous avez rêvé
Et l'avenir qui fuit, le passé qui s'allonge
Rendront plus doux mon rêve où je vous ai trouvé.

Et si je pense à vous, seul sur cette banquette
Où vos contemporains ont posé leurs séants
C'est que ma solitude impitoyable et nette
M'a fait voir la puissance immense du néant.

Raoul, vous êtes mort l'année de ma naissance
Et pourtant, c'est bien vous que j'ai le plus aimé
Vous étiez la jeunesse et puis l'insouciance
Et vous avez toujours, sans vieillir, su charmer ;

Raoul, vous êtes morts, et vous aviez mon âge
Raoul, vous étiez jeunes et vous l'êtes resté
Moi, je ne suis pas mort, mais je tourne la page
De l'amour impossible à la réalité.

Penses-tu réussir, mon cher Raoul ! Aimienne
Fut trois ou quatre jours d'amour inassouvi
J'ai le temps de vieillir, Raoul, avant que vienne
La réussit de ce que j'aurai suivi ...

Et quand je vous relis, mon frère d'un autre âge
Je me confie à vous, qui seul, me comprendrez
Je pleure tout mon désespoir entre vos pages
Et peut-être qu'un jour, vous me consolerez ...

Le restaurant Weber ! Vingt-et-un, rue Royale ...
Vingt-et-un et même vingt-trois ! Dieux, que c'est vieux !
Je suis là, survivant d'une époque ancestrale
Espérant voir toujours ce qu'ont pu voir vos yeux ...

Je pense aux petits bleus de Gérard de Kerante
Qu'il écrivit à la terrasse ... à vos amours
Pour Odette Laurent, ou votre cœur en pente
A pensé reposer un peu plus de huit jours

Et les oeufs brouillés de Pierre Lionel Sylvande !
Jeanne, et Blanche-Marcelle ! Et Flossie aux yeux verts !
Raoul, restez ici ce soir ... Je vous demande
De calmer des désirs que l'on croirait pervers ...

Raoul, je suis tout seul, et personne ne m'aime
Raoul, je me cramponne à de vieux souvenirs ;
Raoul, je veux aimer, Raoul, je veux Aimienne
Ou bien n'importe qui ... - Penses-tu réussir !

Rien ne viendra troubler mon rêve taciturne
Vous ne fûtes jamais aussi sec que je suis
Et pourtant je suis plein de désespoirs nocturnes
Je cherche comme vous l'amour ... l'amour qui fuit

Et voilà donc pourquoi cette nuit qui s'allonge
S'adoucira sans doute au troublant souvenit
Des premières amours de Raoul de Vallonges, - 
- Comme seule une nuit d'été peut s'adoucir ...

Weber, Lundi 23 juin 1924
minuit moins vingt.

lundi 14 novembre 2011

Un mot d'Octave Uzanne sur Jean de Tinan

Dans L’Écho de Paris, Octave Uzanne publiait sous le pseudonyme de La Cagoule de petites chroniques littéraires, évoquant les personnages du temps et les œuvres qui viennent. Comme on fait souvent, il publie ensemble ces articles dans Visions de notre heure, choses et gens qui passent, notations d'art de littérature & de vie pittoresque, paru chez Floury en 1899. On y trouve une évocation mélancolique d'un Jean de Tinan trop tôt disparu :


~ * ~

19 novembre 1898 
Jean de Tinan. Silhouette de souvenir

Pourquoi faut-il que non seulement nous avons à pleurer le subit départ de nos aînés, à saigner de la disparition de nos contemporains, mais encore à incliner nos regrets vers ceux qui poussaient à peine et que nous regardions grandir sur un fond d'espérance ? – Le pauvre Jean de Tinan s'en est allé, tout jeune et palpitant, emportant avec soi, comme eût dit Balzac, toutes ses illusions, s'envelissant, comme un roi d'Orient, avec les pierreries, les trésors, la fortune humaine que thésaurise la jeunesse. – Nous ne lirons plus dans le Mercure ses fantaisie capricantes sur les Cirques, Concerts et cabarets (1), ni ses livres ingénieux, alors qu'un peu hâtifs, où il exprimait en d'originales formules quelques unes de ses visions nouvelles de la génération en marche.

Je revois ce grand garçon, long, mince, au visage pâle, souriant d'une façon constante, mais d'un sourire accentué de mélancolie ; je le revois sous le feutre mou dont il ombrageait son chef avec ses beaux yeux noirs enquêteurs et inquiets devant lesquels, comme de funèbres papillons, devaient tournoyer des feuilles mortes, présage de ses brèves destinées !

Que de beaux titres de livres il nous ravit jalousement ! – Il avait le génie des titres étranges, amusants et non sans logique. Il montrait un dandysme très personnel : il eût créé un smart à part dans la littérature de demain.

~ * ~

(1) La chronique que Tinan tint au Mercure s'intitulait « Cirques, cabarets, concerts »
Il la tint pendant un an : de novembre 1897 jusqu'à sa mort, en novembre 1898.

Octave Uzanne, Visions de notre heure, H. Floury, 1899, p. 250-251.