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« Le bonheur est une habitude, celle d'être heureux. »

lundi 14 novembre 2011

Un hommage tardif mais sincère

Je fais suite aux articles de L'Alamblog, des Âmes d'Atala, du Visage vert, des Fééries intérieures et du Blog Han Ryner pour adresser un hommage, aussi modeste soit-il, à Bruno Leclercq. 

Si j'ai eu la vocation d'ouvrir un blog sur Jean de Tinan, si j'ai voulu découvrir plus avant la littérature fin-de-siècle, c'est en partie à lui que je le dois. C'est grâce à lui que j'ai commencé mes recherches autour de ces thèmes, grâce à lui que j'ai approfondi et développé en passion ce qui n'était qu'une fascination légère d'étudiante, grâce à lui enfin que j'ai pu découvrir la prose Rémy de Gourmont. Pour tout cela, j'ai voulu poser ma petite fleur dans le bouquet des hommages venus des blogs finiséculaires – une petite fleur de jeune et maladroite reconnaissance.


Un mot d'Octave Uzanne sur Jean de Tinan

Dans L’Écho de Paris, Octave Uzanne publiait sous le pseudonyme de La Cagoule de petites chroniques littéraires, évoquant les personnages du temps et les œuvres qui viennent. Comme on fait souvent, il publie ensemble ces articles dans Visions de notre heure, choses et gens qui passent, notations d'art de littérature & de vie pittoresque, paru chez Floury en 1899. On y trouve une évocation mélancolique d'un Jean de Tinan trop tôt disparu :


~ * ~

19 novembre 1898 
Jean de Tinan. – Silhouette de souvenir

Pourquoi faut-il que non seulement nous avons à pleurer le subit départ de nos aînés, à saigner de la disparition de nos contemporains, mais encore à incliner nos regrets vers ceux qui poussaient à peine et que nous regardions grandir sur un fond d'espérance ? – Le pauvre Jean de Tinan s'en est allé, tout jeune et palpitant, emportant avec soi, comme eût dit Balzac, toutes ses illusions, s'envelissant, comme un roi d'Orient, avec les pierreries, les trésors, la fortune humaine que thésaurise la jeunesse. – Nous ne lirons plus dans le Mercure ses fantaisie capricantes sur les Cirques, Concerts et cabarets (1), ni ses livres ingénieux, alors qu'un peu hâtifs, où il exprimait en d'originales formules quelques unes de ses visions nouvelles de la génération en marche.

Je revois ce grand garçon, long, mince, au visage pâle, souriant d'une façon constante, mais d'un sourire accentué de mélancolie ; je le revois sous le feutre mou dont il ombrageait son chef avec ses beaux yeux noirs enquêteurs et inquiets devant lesquels, comme de funèbres papillons, devaient tournoyer des feuilles mortes, présage de ses brèves destinées !

Que de beaux titres de livres il nous ravit jalousement ! – Il avait le génie des titres étranges, amusants et non sans logique. Il montrait un dandysme très personnel : il eût créé un smart à part dans la littérature de demain.

~ * ~

(1) La chronique que Tinan tint au Mercure s'intitulait « Cirques, cabarets, concerts ». 
Il la tint pendant un an : de novembre 1897 jusqu'à sa mort, en novembre 1898.

Octave Uzanne, Visions de notre heure, H. Floury, 1899, p. 250-251.

mardi 28 juin 2011

Chronique de circonstance

« Chronique du règne de Félix Faure » fut publiée dans Le Centaure (volume deux) en décembre 1896 (p. 119-156). Ecrite pendant l'été, elle s'ouvre par une « Parade » drolatique, qui aura peut-être la chance de vous faire sourire, en ces journées décidément trop chaudes :



Parade.


MESDAMES ET MESSIEURS !  – 32° à l’ombre ! – Je n’aurais pas mieux demandé que de vous fournir ici une « chronique » remarquablement remarquable, mais … 32° à l’ombre ! Que puis-je faire ! Le gruyère sanglote – « sunt lacrymae rerum », pieusement fidèle aux intentions de Tœpffer, « Monsieur Vieux-Bois change de linge » ; il convient de dégonfler prudemment les pneumatiques chauds des bicyclettes, et ce n’est certainement pas ce soir que le bel Alfred de Vigny pourra cesser de rêver à « la chaleur du sein » – 32° à l’ombre ! Mon répétiteur de physique nous la resservait tous les ans : « La température abuse de la permission d’être ambiante ». « Ah ! s’écriait un personnage de Labiche, ce n’est pas pour me vanter, mais il fait bigrement chaud aujourd’hui ! »

Mesdames et Messieurs ! – voici sur ces fiches consciencieusement prises au soir le soir, des « notes » à la fois nombreuses et choisies. 

Il ne tiendrait qu’à moi, discernant savamment parmi la Futilité-des-Apparences, sélectant parmi tous les petits Faits divers ceux qui sont le Germe-Fécond des Choses-à-venir et ceux qui sont le Clair-Symbole des Choses-Passées pour les présenter – (Encore vingt centimes sur le tapis, s’il vous plaît, Messieurs et dames, et l’on commence !) – pour les présenter, dis-je, « sous un angle – d’Éternité ». Il ne tiendrait qu’à moi, reprenant l’histoire de ces trois mois écoulés, « fugit irreparabile tempus ! », de vous faire voir, en une Synthèse éclatante et ferme, le suggestif résumé des anciennes Évolutions de notre Humanité se mêler aux Promesses Vermeilles de ces Évolutions Futures … – (Plus que cinq centimes, du courage à la poche ! – Merci Madame ! N’en jetez plus, la cour est pleine !) – pour que la Leçon des Événements nous soit la Garantie- de- l’Avenir … 

Voilà comment que je la comprends, moi, la « Chronique Trimestrielle », c’est bien simple – mais … 

Mesdames et Messieurs ! J’ai trop chaud. Tant pis si l’on me gronde … Je vais vous servir quelques unes de mes petites notes « nature », et, s’il me faut une excuse, je l’emprunterai au Paludes d’André Gide : « Des notes ! oh lisez-les ! car c’est le plus amusant ; on y voit bien mieux ce que l’auteur veut dire … »

C’est la grâce que je me souhaite !

samedi 18 juin 2011

Bibliographie des oeuvres de Jean de Tinan

Les titres suivis d'une étoile sont disponibles en ligne sous diverses formes. Consulter la page des Œuvres consultables en ligne.


  • Un document sur l’impuissance d’aimer, récit. Paris, L’Art indépendant, 1894 (rééd. Edouard Joseph 1920)
  • Annotation sentimentale, essai, Paris, Éditions du Sagittaire, 1921. Initialement publié au Mercure de France, mars 1895, p. 272-282) *
  • Érythrée, conte, Paris, Mercure de France, 1896. (réédition tronquée, Edouard-Joseph, 1920) *
  • Maîtresse d'esthètes, sous le nom de Willy, Paris, Simonis Empis, 1897 (réédition Champs Vallon, 1998)
  •  Penses-tu réussir !, roman. Paris, Mercure de France, 1897 (réédition Au Sans Pareil 1921 ; Mercure de France, 1922, 1926 ; Robert Laffont, 1999 ; La Petite Vermillon, 2003) *
  • L’Exemple de Ninon de Lenclos amoureuse, roman. Paris, Mercure de France, 1898 (rééd. Bruxelles, Édition de la Chimère, 1921 et Paris, Mercure de France 1923) *
  • Un vilain Monsieur !, sous pseudonyme (Willy), H. Simonis Empis, 1898. 
  • Aimienne ou le détournement de mineure, roman. Mercure de France, 1899 (rééd. Editions du Sagittaire, 1922 et Mercure de France, 1923.) Initialement publié en feuilletons au Mercure de France, février, mars et avril 1899. *
  • Noctambulismes, préf. de F. Carco, Ronald David, 1921. Initialement chronique « Cirques, cabarets, concerts », tenue au Mercure de France de novembre 1897 à novembre 1898.
  • Œuvres Complètes [sic], éd. et prés. par Hubert Juin, Union Générale d'éditions, coll. 10-18, 1980 (t. 1 : Penses-tu réussir !, Un document sur l’impuissance d’aimer et Chronique du règne de Félix Faure ; t. 2 : Aimienne, l’Exemple de Ninon de Lenclos amoureuse et Noctambulismes).
  •  Lettres inédites à André Lebey, édition par Jean-Paul Goujon, Dolhain (Belgique), éditions Compléments, 1984. 
  • Lettre à Pierre Louÿs (23 Février 1897), coll. « Lettres d’écrivains », Reims, éditions A L’Ecart, 1984. 
  • Correspondance inédite, édité et présenté par Jean-Paul Goujon, Tusson, Éditions du Lérot, 2005. 


    mercredi 11 mai 2011

    Scène de la vie de Bohème : Le Métier de poète

    Paru dans la « Chronique du Boulevard », 
    que Jean de Tinan tint sporadiquement dans 
    La Presse du 15 septembre au 12 décembre 1897.


    En 1897, un poète d'origine provinciale, René de la Villoyo, est retrouvé mort chez lui, empoisonné au cyanure. Cette victime de la bohème défraye la chronique des milieux lettrés : ses vers sont lus avec plus d'intérêt que jamais par certains, d'autres l'éreintent pour son geste ridicule. Jean de Tinan livre à son tour un article, pour La Presse, plein d'ironie et glissant presque, parfois, vers un simili-art poétique.

    ~ * ~


    Le Métier de poète

    C'est presque une note marginale à Mürger. C'est un suicide d'actualité.
    Un jeune homme, malgré sa famille - naturellement ! et combien elle avait raison la famille ! - abandonne ses études de médecine, essaye du journalisme, le quitte, se voit « couper les vivres », va voir des directeurs de théâtres qui le prient de repasser et des éditeurs qui lui conseillent de leur apporter « autre chose ». La gêne augmente ; il écrit à un parent riche, ça ne réussit pas : il doit deux termes - il y a toujours une femme qui vous quitte aux moments où l'on voudrait ne pas être quitté ! Alors il réunit des notes pour un article sur le Droit au suicide, et classe ses poèmes.
    De l'or plus blond que tes cheveux,
    De l'or plus clair que tes yeux.

    Et puis, au lieu d'écrire son article sur le suicide, il s'y met lui-même en conclusion ; il se couche sur son lit, avale une fiole de cyanure du potassium ; trois jours après on le trouve - jam fœtet - et puis voilà. Ses camarades de brasserie disent que c'était un charmant garçon. Il buvait l'apéritif, disent-ils, comme personne ... pour n'aller peut-être pas sîner après. - Et ses poèmes ? ... Mon Dieu, ils n'ont pas l'air d'y attacher beaucoup d'importance, aux poèmes, les camarades ... Il y a quatre cent mille poètes en France, vous savez ... eux d'abord ...
    C'est pourtant de ses poèmes que R. de la Villoyo est mort. 

    *
    *      *

    Ah ! certes, s'il est un droit que j'admette, c'est le droit au suicide. Je pense même que, si l'on y songeait bien, on s'étonnerait de l'entêtement que l'on met à vivre alors que se présentent à vous, chaque jour, tant d'excellents prétextes d'aller dormir pour de bon : puisque pour la plupart de nous (progrès de la science ! progrès de la science !), le monologue du jeune Hamlet n'est que de la littérature.
    J'admets que l'on s'en aille par bonheur fini - parce qu'on n'a pas le courage, par exemple, de ne plus voir une chère petite tête près de la vôtre sur l'oreille, parce que c'est trop que recommencer l'effort terrible lorsque l'on a réussi une fois, que l'on étouffe et que l'on veut se reposer. J'admets que l'on s'en aille pour ne plus être gêné par son corps malade et usé - et il n'y a pas besoin d'avoir lu le Phédon pour cela. J'admets presque que l'on s'en aille pour affaires. - M. Clément doit venir perquisitionner chez vous demain matin ... on a joué une partie en se mettant soi-même en jeu contre une poignée de scrupules laissés ... on est beau joueur, on paye. J'admets, si vous voulez, que l'on se tue par métaphysique ... pour aller voir - c'est un joli mysticisme - et j'admets même que l'on se tue pour rien ... parce que « il pleut trop ».
     Mais il ne faudrait pas mourir parce que les vers ne se vendent pas ... Et je crois bien que c'est pour cela que La Villoyo est mort.
    *
    *      *

    Il a cru que faire des vers c'était un métier. Il s'est trompé. Il y a de sots métiers ; et celui-là n'en est pas un.
    Il a été dupe de son propre lyrisme - et je songe que d'autres seront dupes demain du leur, et cela me désole ; que d'autres auront une âme plus grande que leur ventre dans leurs pauvres yeux de visionnaires paresseux ; que d'autres briseront contre un azur implacable leurs grandes ailes maladroites ; que d'autres deviendront misérables dans leur rêve et ne sauront pas lui échapper.
    Poète ! Ah ! Ils sont poètes ! - et voici qu'ils en meurent avec un désespoir un peu fier, près de leurs citations de Caton ou de Montaigne et de leur cahier de petits vers inédits. Comment leur dire sans cruauté, à ces pauvres enfants fous, que la poésie ne doit pas demeurer à côté de la vie et y mourir - qu'ils ont failli à leur devoir, qui était de créer à leur chère poésie une vie large et saine pour qu'elle s'y développe en beauté, comme leur devoir serait d'entourer de la même vie laborieuse et loyale la chère tendresse qui se donnerait à eux ...
    Mais non - ils trainent des espoirs aveulis, ils voudraient en vivre ... ils sont - non ... ils voudraient être ! - les entretenus de leurs rêves, de leurs petits rêves un peu rythmés, de leurs petites chansons fatales - et ils sont sincères. Ils ne voient pas quelles volontés courageuses d'infatigable forgeron il a fallu à ceux-là dont ils disent entre une absinthe-sucre et un amer curaçao : - « Il gagne de l'argent que c'en est dégoûtant ». Et leurs imaginations marchent ... hélas ! L'imagination est une forme décorative du vide. Leurs petites chansons leur apparaissent flottantes et grandes ... Leur petit travail n'a-t-il pas été acharné ... Ah ! la vie est injuste pour eux ! Et ils trouveront bien quelques vraies injustices où aiguiser les leurs.
    Alors, un jour qu'ils doivent deux termes, ils iront
    ... Ridiculement se pendre au réverbère
    et l'on aura tout de même bien pitié d'eux. 


     La Presse, « Chronique du Boulevard : Le Métier de poète », 5 octobre 1897.

     ~  Un commentaire de Remy de Gourmont dans