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« Le bonheur est une habitude, celle d'être heureux. »

jeudi 14 mars 2013

Loïe Fuller vue par Jean de Tinan (avec présentation des Noctambulismes)

Jean de Tinan inaugura la chronique des « Cirques, cabarets, concerts » au Mercure de France, au mois de novembre 1897. Elle se termine le mois de sa mort, dans le numéro de novembre 1898. Elles furent réunies en 1921 par Francis Carco, qui leur écrit une courte préface et leur donne le titre de Noctambulismes, s'inspirant de la première phrase de la chronique : « Je pense que les noctambulismes sont d'admirables procédés d'émotion. » A cette occasion, plusieurs chroniqueurs soulignèrent la qualité de ces chroniques, voyant parfois dans Tinan un créateur du genre. Ainsi Gustave Fréjaville, qui versait lui-même dans le music-hall, déclare que personne n'osa reprendre la chronique du Mercure de France après Tinan. Dans les faits, la chronique reprendra le 1er juin 1939, sous la plume de Marcel Auriant (1).

Les Noctambulismes de Tinan sont encore rarement cités, bien que leur impact ait été réel sur le genre. Il faut dire qu'ils portent sur un art éphémère par essence... d'autant plus que les artistes cités n'ont pas toujours échappé à l'oubli depuis. Nous nous attarderons aujourd'hui sur une figure bien connue des adeptes de la littérature de la fin du XIXe siècle, puisqu'elle est citée à plusieurs reprises par Mallarmé et les symbolistes, et qu'elle a été l'occasion d'une réflexion sur les rapports entre le spectacle vivant et la modernité littéraire : Loïe Füller. L'artiste américaine faisait sensastion dans les music-halls, où elle apparaissait drapée d’une large tunique qu’elle utilisait pour produire des formes évocatrices, à l'aide d'éclairages colorés. Une révolution à l'époque. 

Voici ce que Jean de Tinan en dit...




~ * ~ 


La danse décorative classique était devenue vraiment un insupportable étalage d'affèteries conventionnelles. La grâce nerveuse que savent déployer, dans des exercices ingrats, quelques artistes admirables – et Mlle Zambelli avant toutes – ne compensait tout de même pas l'humiliant ennui qu'il y avait à voir évoluer sans imprévu les sourires peints de jeunes personnes sans génie, dont les jambes sans galbe sous des tulles sans souplesse*. Pour nous plaire un peu aux chorégraphies de l'Académie nationale, il nous fallait souvent, à nous qui n'étions pas de « vieux abonnés » habitués à ça quand ils étaient tous petits, une bonne volonté touchante. Il fallait toute notre confiance en l'harmonie des lyrismes antiques célébrant Terpsichora et les attitudes encore tremblantes des Tanagréennes ; il fallait aussi les éclairs de beauté pure dont parfois la maldresse de la danse spontanée des petites filles s'illumine pour que nous conservions notre foi que la danse était l'art excellent et suprême, pouvant émouvoir la sensualité jusqu'à l'idée, pour que nous attendions de déception en déception l'enthousiasme espéré, l'enthousiasme qui avait fait écrire à Cornélius Gallus ce simple vers, que nous avions grandi de rêve : Comme elle dansait, je fus saisi pour elle d'une passion subite. 
La Loïe Fuller est venues mériter cette passion.
Je n'oserai pas écrire sur elle un article d'épithètes encore. D'abord, je m'y entends mal et puis, d'autres l'ont fait avec des ingéniosités diverses et heureuses. M. Jean Lorrain lui a offert ses phrases les plus diaptrées, M. Maizeroy ses plus lumineuses délicatesses, M. Rodenbach a aimé ses matières, M. Gabriel de Lautrec peut-être lui a donné ses plus adorables et maladives métamorphoses et M. Mallarmé a écrit : « fontaine intarissable d'elle-même » ; mais rien ne m'a touché davantage que le récit fait par la Loïe de « comment ça lui est venu ».
Actrice en tournée, musicienne, chanteuse et femme, elle reçoit un jour une robe d'Orient, d'étoffe légère, de ces fragiles étoffes de Cos dont Pétrone écrivait : 

Aequum est induere nuptam ventu textilem
Palam prostrare nudam in nebula linea. 
[Un voile transparent, de ses secrets appas, 
Dessine les contours, et ne les cache pas (2).]

Elle s'en enveloppe et drape les plis autour d'elle pour prendre des attitudes devant le miroir derrière elle le soleil illumine l'étoffe transparente – elle se trouve belle et agite ses voiles...
Je me plais à cette complicité du hasard, mais il faut dire combien la Loïe est une artiste consciente et extraordinaire.
Elle a vraiment créé la danse nouvelle. Si elle s'est inspirée des Ménades qui dansent sur les pyxis d'Athènes, ç'a été pour surpasser aussitôt leur art, puis elle s'est surpassée elle-même, et encore – la danse du Lys, dont elle nous enthousiasme ces soirs aux Folies-Bergère, contient dans sa simplicité une aussi grande émotion d'art que, quoique je sache au monde et de la femme qui s'est élevée de ses premières danses arcen-célestes et gracieuses à cette blanche et poignante splendeur, on doit tout espérer – si elle peut.
Je voudrais rapporter sans commentaires un mot que j'entendis prononcer, à l'une des représentations de la Loïe, par une femme d'ailleurs laide, sans aucune élégance et dont la sotte et prétentieuse conversation m'agaçait depuis le commencement (il y en a des salons pleins comme ça). Tandis que « pâmée au bain des étoffes » la Loïe s'auréolait des couleurs contrastées, ma voisine murmura malgré elle et parce que tout de même elle ne pouvait plus ne pas admirer : « l'électricien doit être son amant. »
L'on comprend aussi quelle prodigieuse et sûre artiste est la Loïe Fuller, à aller voir celles qui l'imitent. 
Un si éclatant succès ne pouvait manquer de contrefaçons. Combien de jeunes personnes agitèrent des étoffes plus ou moins en cadence ? Autrefois, en 1893, Mlle Emilienne d'Alençon fut adroite et l'on savait qu'elle était jolie – on vit au Nouveau-Théâtre cinq danseuses serpentines, ailleurs on en vit douze – à Londres, Miss Mary Layton – au Cirque d'Eté, Mlle Hélène Gérard dansa à cheval – Bob Walter dansa dans une basse-cour.
Cette fois encore, les nouvelles danses de la Loïe ont été reproduites un peu partout. A Parisiana, Bob Walter dansa devant un feu de cheminée (on a refusé samedi et dimanche cinq-cent personnes (oui !) qui voulaient voir cela). A l'Olympia, la Roland est agréable – elle a même un bien joli mouvement de tête en arrière dans les cheveux, l'ovale aminci du menton se tendant renversé au-dessus du frémissement des étoffes – mais les gestes habiles n'ont pas encore cette parfaite liaison qui fait des draperies de la Loïe comme une émanation même de son corps presque disparu.
Il y a, à toutes ces danses, une critique importante à faire. Nulle part, dans les conditions données, l'effet produit n'est maximum parce que ces danses n'ont absolument pas l'atmosphère musicale qu'il faudrait. Cette fois, à l'Olympia, on a essayé des cheorus, mais on ne les entend pas assez pour que l'on puisse préjuger de ce que donnerait une réalisation plus exacte.
Partout, la musique domine trop par des cuivres et à tort. Je voudrais, dans l'obscurité, une discrétion mélodique très lointaine et interrompue... presque seulement pour que l'on s'aperçoive du silence.

Décembre 1897.



* (Note de Jean de Tinan). C'est un grand charme des danses nouvelles que la draperie enfin rendue au corps de la femme.
Lorsque, vers 1820, le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld fit allonger les jupes de ces demoiselles du corps de ballet, le rédacteur du Mercure, Latouche, le poursuivit d'épigrammes si infatigables, que le chaste directeur des Beaux-Arts lui fit offrir cent louis s'il voulait se taire. Latouche accepta – pour un comité philhellène – déjà !
Il me semble, soixante-dix ans plus tard, que si l'on peut déplorer que M. de la Rochefoucauld ait été inspiré dans ses réformes par des considérations morales que Pierre Louÿs ne saurait approuver, il faut cependant reconnaître la gloire d'avoir été malgré lui un parfait esthéticien.





~ * ~
(1) « L’Exemple de Jean de Tinan et son éloge », Le Mercure de France, 1er juin 1939, p. 387. La chronique est signée Le Petit, mais on la retrouve dans un recueil d'articles choisis de Marcel Auriant.
(2) Pétrone, Le Satyricon, traduction Charles Héguin de Guerle, édition Garnier frères, Paris, 1861, chapitre LV. (Wikisource)

jeudi 7 mars 2013

L'Insaisissable de Liane de Pougy dans La Guirlande de Célimène

Nous avons déjà présenté La Guirlande de Célimène, fantaisie épistolaire à trois auteurs. Voici venu le temps de vous en proposer le premier extrait. Émile Métrot, le 30 juin, écrit sous le masque de Philinte un billet moqueur sur L’Insaisissable, premier roman de Liane de Pougy. Jean de Tinan fait répondre Célimène le 1er juillet, en prenant la défense, non sans paradoxe, du livre de la grande horizontale.




30 juin 1898 

Philinte à Célimène


Célimène, lisez L’Insaisissable (1) ! Votre ami Jean de Tinan y puisera des documents pour ses Petits Linges. Ce sera, j’imagine, une autobiographie et une réhabilitation. Une demi-mondaine ouvre là son armoire à glace et fait jouer les grandes eaux de sa toilette. Cela n’ira pas sans quelque scandale, ce qui n’est point pour vous déplaire. Lisez L’Insaisissable ! Votre goût des dessous et de la lingerie fine s’y trouvera rassasié (2).
Je suis une mauvaise langue, Célimène. Mlle Liane de Pougy est éprise d’idéal, ma chère ! Elle « aime l’Inconnu » avec un grand I, ce qui témoigne à la fois de sa dépravation et de son ingénuité. Dans sa bibliothèque ; qui est un cartonnier, Baudelaire fait, dit-on, bon ménage avec Mürger, et ses potiches sont bourrées de Fleurs du Mal et de pervenches : l’âme d’une rosière qui aurait passé par le couvent, avec le corps d’une nymphe qui aurait eu des bontés innombrables pour les satyres.
Liane se souvient de son éducation religieuse : imaginez une Marie-Magdeleine qui continuerait à faire la noce après s’être repentie. Quand elle a du chagrin, elle écrit à son curé, qui est évêque. Ce saint homme, dont vous voudriez bien connaître le nom, lui donne de bons conseils, qu’elle ne suit pas. Ce sont, dit-elle, les seules lettres d’amour qu’elle ait gardées. C’est qu’elle aura donné les autres avec l’imprimeur.
Célimène, lisez L'Insaisissable. Vous y trouverez l’apologie de la vertu par une pécheresse, en même temps que la nomenclature des grands habilleurs et le culte de Monsieur de Montesquiou, dont les paradoxes et les hortensias étaient bien fait pour séduire l’Araignée d’Or (3). Vous y découvrirez l’ « auteur préféré » qu’on ne nomme pas parce que chacun le connaît.
Le livre a été écrit en Russie, au milieu d’un décor romantique (4). Liane « aime tant les bois » - et le Bois donc ! Son style, assure-t-elle, a pris là une teinte byzantine. Elle logeait du reste chez un grand-duc.
Lisez l’Insaisissable ! (ce titre est une mauvaise excuse). J’en parle d’après des potins. Vous m’en rendrez compte, nous nous amuserons. Donnez aussi vos impressions à Alceste pour qu’il fasse de la bile. Il vous enverra une semonce dont nous rirons.
Lisez L’Insaisissable ! C’est un livre … de chevet.

PHILINTE.


1er juillet 1898
Célimène à Philinte
Certainement je lirai L'Insaisissable ! faites-moi envoyer Le Gil Blas dès que cela commencera – et tout le monde le lira comme moi, c’est bien là au fond ce qui vous enrage. Je le lirai bien régulièrement, et je suis déjà persuadée que c’est très bien …
Pourquoi ne serait-ce pas très bien ? Vraiment, messieurs et dames, je vous trouve tous infects … parce que Liane veut publier un roman, vous voilà tous à jaser après elle de la réclame grincheuse … Pourquoi ne serait-ce pas très bien, ce roman ? Je vous assure que Liane a « de l’éducation » - une de mes cousines a été sa camarade de couvent ; elles se sont un peu perdues de vue depuis, mais je ne doute pas que maintenant elles ne renouent. Une artiste … ça n’est plus du tout la même chose …
Et vous sentez-vous si bien, ô Philinte et Cie, que ce roman doit être très bien, que vous insinuez déjà « qu’il n’est pas d’elle » … ou tout au moins qu’elle a subi tant d’influences… Eh mais ! il me semble que si le roman de Liane reflète à la fois Arsène Houssaye (5), Jacques-Émile Blanche, Meilhac (6), Baudelaire, Bourget, Pierre Louÿs, Mürger et Jean Lorrain, ça doit être plutôt ce qu’on appelle une œuvre originale … Philinte, que j’ai donc hâte de le lire …
Ce sera factice, dites-vous, et Liane l’est elle-même, sans naïveté … Elle s’habille d’iris blancs, c’est trop salissant … Elle aime les forêts russes, c’est impardonnable … et, qu’elle se suicide quelque fois, c’est bien, mais peut-on admettre qu’elle l’écrive à des évêques ! Philinte, voulez-vous que je vous dise ce que vous êtes … Philinte, vous êtes un vilain curieux… et je sais pourquoi.
L’Insaisissable ! Je ne trouve pas ce titre si mal. Je suis sûre que la formule en deviendra à la mode, car vous savez que la mode des titres de romans est la plus contagieuse des modes … Ernest La Jeunesse m’annonçait-il pas déjà L’Inimitable …, attendez seulement quelques mois, et vous pourrez écrire L’Implacable … sur celle que l’on ne peut pas plaquer …
Je suis méchante. Mais je sais si bien, à travers les phrases sans indulgence de votre lettre, l’aigre douceur de certaine personne, souvenir de votre enfance, qui pardonnerait bien à Liane son porte-plume d’écaille, mais ne lui pardonnera jamais sa nuque et ses épaules d’ivoire …
Ne vous laissez pas influencer, mon petit Philinte, ne soyez pas si petit garçon … vous me donneriez presque envie de me laisser aimer par vous, pour vous aider, comme c’est la mode, à recouvrer votre indépendance.

Votre CÉLIMÈNE.

(1) L’Insaisissable, premier roman de Liane de Pougy, fut d’abord publié en feuilletons par le Gil Blas avant de paraître en volumes chez P. Lamm. Le journal annonce la publication en première page, à partir du 27 juin, prédisant au roman « un succès à la fois très parisien et très littéraire. » (Gil Blas, 28 juin 1898). Le feuilleton commencera réellement le 2 juillet 1898.

(2) Dans ce roman, Josiane de Valneige, raconte ses amours avec des hommes du monde, qu’elle ridiculise, avant de se retirer à la campagne et d’y aimer un jeune homme pur. La rumeur voulait que L’Insaisissable soit un roman à clefs et que les prétendants de la courtisane aient eu pour modèle les amants de Liane de Pougy.

(3) Allusion à une pantomime que Jean Lorrain composa pour Liane de Pougy et qu’elle joua aux Folies Bergère en 1896.

(4) « J’habite durant des mois entiers un vieux château, près de Cologne, où je vis presque seule. C’est délicieux ! […] Je suis avant tout une rêveuse. Même au milieu du monde, je sais m’isoler. J’adore la lecture des poètes, écrire des lettres, principalement. C’est en Russie que j’ai terminé mon roman L’Insaisissable. » (Lucien Puech, « Chez elles : Liane de Pougy », Gil Blas, 18 juin 1898).

(5) Arsène Houssaye, comme se plaisent à le répéter les journalistes du Gil Blas, était pressenti pour écrire la préface de L’Insaisissable.

(6) « Meilhac n’a jamais voulu s’en occuper ; ‘‘ Non, me répétait-il, si j’ai l’air de m’y intéresser, on dira qu’il est de moi !’’ » (Lucien Puech, art.cit.)

Pour en savoir plus sur Liane de Pougy :  


mercredi 6 mars 2013

La Guirlande de Célimène - Présentation et bibliographie

Sous ce beau titre se cache une chronique écrite à six mains par Jean de Tinan et deux autres chroniqueurs de l'époque, aujourd'hui oubliés : Émile Métrot et Henry Vernot (1), et publiée dans La Presse. Le premier article des Billets à Célimène paraît le 19 juin 1898. Rapidement renommée La Guirlande de Célimène, la chronique se termine brutalement le 15 août de la même année (2). Il s'agit d'une fantaisie épistolaire, où chaque chroniqueur incarne un personnage donné et le fait réagir à l'actualité. Le journal avait déjà publié une chronique de ce genre, les Lettres à Don Quichotte, où Laurent Tailhade jouait le rôle du chevalier à la triste figure, et Émile Métrot celui de Sancho. Commencé le 31 mars, la collaboration tourne rapidement court, car à partir du 2 mai, c'est Laurent Tailhade seul qui tient la chronique, qui se termine près d'un mois plus tard. Après La Guirlande, une nouvelle fantaisie épistolaire verra le jour : Poste restante, animée par Robert de Flers et Edmond Sée, et qui se tiendra du 5 octobre 1898 au 28 février 1899.

Dans le cas de La Guirlande de Célimène, les trois chroniqueurs jouent chacun un rôle du Misanthrope de Molière : Émile Métrot signe Philinte, Henry Vernot, Alceste, et Jean de Tinan, Célimène. Nous nous proposons ici de faire une recension précise des articles de Tinan et des deux autres chroniqueurs, et de leur adjoindre un titre reflétant le sujet principal de chaque article, afin de redonner à cette chronique une continuité.

Des extraits de cette chronique seront présentés dans les prochains billets.

  • Célimène à Philinte, 19 juin 1898, « [Le Concours d'entrée à Saint-Cyr] ».
  • Philinte à Célimène, 20 juin 1898, « [Soldats et grammairiens] ».
  • Alceste à Célimène, 21 juin 1898, « [La candidature d'Alceste aux élections] ».
  • Célimène à Alceste, 22 juin 1898, « [Jules Lemaître] ».
  • Philinte à Alceste, 23 juin 1898, « [La Victoire de Saint-Georges de Bouhélier] ».
  • Alceste à Célimène, 24 juin 1898, « [Le théâtre à Berlin] ».
  • Célimène à Philinte, 25 juin 1898, « [L'almanach Hugotha] ».
  • Philinte à Célimène, 26 juin 1898, « [Félix Faure devant la tombe de Sadi Carnot] ».
  • Alceste à Célimène, 27 juin 1898, « [L'exécution de Xavier-Ange Carrara] ».
  • Célimène à Alceste, 28 juin 1898, « [Le décevant spectacle de la guillotine] ».
  • Alceste à Philinte, 29 juin 1898, « [Une soirée chez M. François Coppée] ».
  • Philinte à Célimène, 30 juin 1898, « [L'Insaisissable de Liane de Pougy] ».
  • Célimène à Philinte, 1er juillet 1898, « [L'Insaisissable de Liane de Pougy] ».
  • Philinte à Célimène, 2 juillet 1898, « [La ballade de Cyrano] ».
  • Alceste à Célimène, 3 juillet 1898, « [Le snobisme prussien] ».
  • Célimène à Alceste, 4 juillet 1898, « [La manie du chauffage] ».
  • Philinte à Célimène, 5 juillet 189, « [Le turf] ».
  • Alceste à Célimène, 6 juillet 1898, « [Promenade mélancolique aux jardins du Palais-Royal] ».
  • Célimène à Philinte, 7 juillet 1898, « [Jules Michelet] ».
  • Philinte à Célimène, 8 juillet 1898, « [Jules Michelet vu par M. Ledrain] ».
  • Alceste à Célimène, 9 juillet 1898, « [Le naufrage de La Bourgogne] ».
  • Célimène à Alceste, 10 juillet 1898, « [«L'Actualité est bonne mais nous ne savons pas nous en servir...»] ».
  • Philinte à Célimène, 11 juillet 1898, « [Mérovack, l'homme des cathédrales] ».
  • Alceste à Célimène, 13 juillet 1898, « [Visite de la prison de Mazas à l'occasion du 14 juillet] ».
  • Célimène à Philinte, 14 juillet 1898, « [Leconte de Lisle] ».
  • Philinte à Célimène, 16 juillet 1898, « [Un vagabond millionnaire] ».
  • Célimène à Oronte, 17 juillet 1898, « [La semaine des poètes] ».
  • Alceste à Philinte, 18 juillet 1898, « [Le procès d'Émile Zola] ».
  • Philinte à Célimène, 20 juillet 1898, « [Clara Ward] ».
  • Célimène à Philinte, 21 juillet 1898, « [Le concours de beauté de Belleville] ».
  • Alceste à Philinte, 22 juillet 1898, « [L'arrestation de Xavier Schneider] ».
  • Philinte à Alceste, 23 juillet 1898, « [L'arrestation de Xavier Schneider] ».
  • Célimène à Alceste, 24 juillet 1898, « [Le prince de Galles] ».
  • Alceste à Célimène, 25 juillet 1898, « [Le Balzac de Rodin] ».
  • Philinte à Célimène, 26 juillet 1898, « [Les festivités du centenaire de Michelet] ».
  • Célimène à Philinte, 27 juillet 1898, « [« Agiter avant de s'en servir !»] ».
  • Alceste à Philinte, 29 juillet 1898, « [Jean Jaurès refusé à la Sorbonne] ».
  • Philinte à Célimène, 30 juillet 1898, « [«  Voici le temps de la canicule, des concours et des distributions de prix. »] ».
  • Alceste à Célimène, 1er août 1898, « [Suicide à Fossano] ».
  • Célimène à Alceste, 3 août 1898, « [La mort de Bismarck] ».
  • Philinte à Célimène, 4 août 1898, « [La mort de Bismarck] ».
  • Alceste à Célimène, 5 août 1898, « [La mort de Bismarck] ».
  • Célimène à Philinte, 6 août 1898, « [Jean Richepin] ».
  • Philinte à Célimène, 7 août 1898, « [M. Modeste Bourgeois, économiste polisson] ».
  • Alceste à Célimène, 8 août 1898, « [Les Revenants d'Ibsen] ».
  • Célimène à Alceste, 11 août 1898, « [Siegfried Wagner] ».
  • Alceste à Célimène, 13 août 1898, « [L'art allemand] ».
  • Célimène à Alceste, 15 août 1898, « [Nicolas-Joseph Gilbert et les félibres] ».

(1) Le 1er décembre 1938, dans sa chronique «Petite Histoire littéraire et anecdotes» consacrée aux chroniques de presse de Tinan, Marcel Auriant avoue ne pas savoir qui sont ces deux chroniqueurs

 (2) Nous pensons pouvoir attribuer l'interruption de La Guirlande de Célimène à la maladie de Jean de Tinan qui, durant une partie de l'été 1898, l'empêcha durablement d'écrire. Sa correspondance avec Pierre Louÿs fait part de cette difficulté à plusieurs reprises entre juin et août 1898. Ainsi, dans une lettre du 29 août : « D’autant plus que plus d’article, plus de Presse, purée, sombre purée !!! ...»

lundi 18 février 2013

Un document sur l'impuissance d'aimer vu par son éditeur

La première plaquette de Jean de Tinan fut publiée par la librairie de l'Art indépendant, tenue par Edmond Bailly. Lieu de réunion pour les curieux d'ésotérisme, la librairie vit passer et repasser, entre autre, Pierre Louÿs, Debussy, Erik Satie, Villiers de l'Isle-Adam, Odilon Redon ... et beaucoup d'autres. La vignette de la maison était une composition de Félicien Rops (dont nous avons déjà parlé) représentant une sirène qui déploie deux grandes ailes au-dessus de ses jambes en queues de poisson. La devise, reprise à Poulet-Malassis : Non his piscis omnium

Imprimée à 300 exemplaires, ornée d'un frontispice de Félicien Rops et d'une partition d'Augusta Holmès, la plaquette de Tinan est aujourd'hui un objet rare, parfois prisé des bibliophiles ... et parmi les commentaires que ce petit texte suscite, on en découvre un signé par M. Bailly lui-même et publié dans L’Idée libre en avril 1894. C'est ce texte que nous vous proposons de découvrir aujourd'hui : 




D’un stendhalien épris de sciences exactes – est-ce que tous les stendhaliens ne le sont pas ? – des notations épisodiques sur l’amour. Moins la réalité de l’amour que son fantôme et son absence. Des subtilités, des raisonnements, des contradictions : un document, certes, sur l’impuissance d’aimer.
Et celui qui publie ce livre a vingt ans : c’est là le mal, s’il y en a, comme, s’il en faut une, en même temps son excuse.
Est-ce philosophie, ainsi qu’il pense ? Ne serait-ce, tout simplement, dépravation ? Nous laissons à M. Paul Bourget, très expert en ces cas, le soin de se prononcer sur celui-ci quelque jour. Il nous suffit de signaler ce petit livre comme une manifestation de plus de la préoccupation spéciale, à la mode un peu, qu’apportent certains très jeunes gens d’aujourd’hui à disserter sur cette métaphysique sentimentale de l’amour, raffinée d’analyse perverse de tant d’arguments subtils – comme un exemple de ce scepticisme qui s’évertue à n’en être pas, qui se débat contre soi-même, fort de toute sa faiblesse et sans victoire possible ni solution .
Et puis, ce dilettantisme de la quintessence …
Mais ce dilettantisme-là, si vous n’y prenez garde, confine à l’attitude, haïssable en tout et davantage ici, c'est-à-dire, à la comédie de vous-même si vous n’êtes pas sincère, à l’impuissance absolue si vous l’êtes.
Je pensais :
« Nous ne nous aimons pas, mais serait-ce très différent si nous nous aimions ? »
Méditez cette phrase, vous qui l’avez écrite ; elle en dit long, peut-être plus profonde encore que jolie.



Edmond Bailly, "Un document sur l'impuissance d'aimer par Jean de Tinan", L’Idée libre, avril 1894, p.192.
 

lundi 10 septembre 2012

En 1896 de Pierre Lièvre

 Le numéro spécial du Divan, paru en avril 1924, offre une bien étrange expérience de lecture : s'il se veut un hommage au souvenir de Jean de Tinan, il trahit plutôt le décalage entre la littérature de Tinan et les mentalités d'après-guerre. Mort au seuil du siècle, Jean de Tinan semble particulièrement désigné pour résumer, symboliser, incarner la fin du XIXe siècle, dans ses sublimes comme dans ses ridicules ... Tandis qu'Alphonse Métérié, dans « Violettes pour Tinan trahi », confiait à quel point cette époque lui semblait vieillie et fanée, Pierre Lièvre se lance dans une évocation nostalgique du Paris fin-de-siècle. C'est un temps presqu'étranger qui revit sous sa plume - avec, en note, les pages égrenés de Penses-tu réussir ! et de la « Chronique du règne de Félix Faure ». 

Nous vous proposons, à l'occasion de la remise en activité de ce blog, de vous y égarer avec lui ...



 ~ * ~

En 1896
La rue Henri-Monnier se nommait encore rue Bréda, et le boulevard Saint-Michel portait déjà le surnom de Boul’Mich’. Les cafés s’éclairaient au gaz ; c’est du gaz aussi que l’on usait dans les appartements : les becs Auer étaient dans leur nouveauté. Toutefois Chéret faisait de très belles affiches pour différentes marques de pétrole. Les affiches illustrées commençaient à se répandre. Si l’on toussait, on prenait des pastilles Géraudel.

On était au temps des tailles minces, des tailles à prendre entre les dix doigts, des tailles à leur place. Le corset tyrannisait les femmes. Il faisait rebondir gorges et hanches de part et d’autre de son étranglement lacé. En guise de manteaux ces dames mettaient sur leurs épaules de courtes pèlerines qui s’appelaient collets. La mode leur imposait en outre d’énormes manches ballons, et de longues jupes fort amples qui traînaient à terre recouvrant des jupons (non pas un mais des jupons) garnis de volants bruissants qui, s’ils découvraient d’aventure les jambes les faisaient semblables à des étamines. On peut s’en rendre compte par l’affiche que Lautrec fit pour Mlle Eglantine et sa troupe.

Henri de Toulouse-Lautrec, Troupe de Mlle Églantine

Les étoffes en vogue étaient le surah, la mousseline de soie, le pékin. Les vêtements d’intérieur étaient le peignoir et la matinée. Les robes de ville étaient montantes. Le décolleté de jour n’était pas en usage. Celui du soir était discret. Il y avait une limite au delà de laquelle une femme était trop décolletée. La chair ne se montrait pas publiquement. Entre les grosses manches et les gants longs (Yvette Guilbert triomphait) le bras demeurait caché. Les danseuses de l’Académie nationale de musique et les figurantes de music-hall ne se montraient qu’en maillot de soie rose. M. Béranger et la ligue contre la licence des rues luttaient pour la pudeur. Esthétique ou non, le nu n’était pas dans les mœurs, il fallait avoir au moins des bas noirs.

Dans tous les théâtres autres que l’Opéra et la Comédie-française, les femmes pouvaient aller à l’orchestre en chapeau, et comme elles en choisissaient de très grands, les spectateurs placés derrière elle ne manquaient jamais de se plaindre qu’ils ne voyaient rien. S’ensuivaient quotidiennement des altercations.

Plus petits, les chapeaux de jour étaient habituellement des capotes sans brides, systématiquement garnies de fleurs et de plumages. Les cheveux relevés bouffaient autour de ces coiffures. Toutefois un grand nombre de femmes, parmi celles qui ne redoutent point d’attirer sur elles les regards, avaient adpoté un autre arrangement de chevelure. Traçant une raie droite sur le sommet de leur tête, elles se faisaient de grands bandeaux plats qui leur couvraient entièrement les oreilles et qui se rejoignaient sur la nuque en un petit chignon pointu. C’est la danseuse Cléo de Mérode qui avait remis à la mode cette coiffure renouvelée de la Renaissance italienne. Cette jeune femme qui eut une heure de célébrité préoccupait les imaginations. On l’imitait, mais on n’était pas toujours aussi jolie. Cette année-là, sa statue avait figuré aux Artistes français. On en parlait beaucoup. Falguière était célèbre. Rodin pas encore. Il n’en était qu’à l’Illusion, fille d’Icare.
Clé de Mérode considérée comme symbole populaire

On vit en ce temps-là de fort singulières choses. Ces grands bandeaux plats, décoratifs d’eux-mêmes, forment une coiffure assez pompeuse qui s’accorde avec les gestes lents, la cérémonie et les diadèmes de perle. Il leur advint cependant d’être accompagnés d’une casquette, d’une cigarette et d’une culotte de bicycliste. Car on disait bicycliste. On n’avait d’ailleurs, qu’un sentiment approximatif des convenances sportives. Les hommes se culottaient de piqué blanc pour monter à bicyclette. Je dirai plus : on n’était pas sportif du tout. On était dans l’ère du chapeau de haute forme, du chapeau haut.

Le chapeau haut se portait du matin au soir en toutes circonstances, en toutes tenues, avec le veston, au café, partout. Il suffisait à habiller. L’équipement masculin comportait cependant d’autres pièces : des faux-cols très hauts, de longues redingotes, un mac-farlane, des bottines à boutons.

A vrai dire, aujourd’hui tout cela donne une impression de déguisement. Mais par d’autres points il semble que ce temps-là soit beaucoup plus étrange et différent du nôtre. Certains traits le reculent tout à fait loin.

Il n’y avait pas d’automobiles, pas de métro, pas d’autobus, mais de lourds omnibus (ce Panthéon-Courcelles dont Toulet invitait Nane à se souvenir) et de charmants fiacres attelés que conduisaient des cochers débonnaires. L’or circulait. On en donnait une pièce aux filles. Un livre coûtait trois francs cinquante, un timbre-poste quinze centimes, une coupure de l’Argus trente. Un petit verre de chartreuse soixante-dix. La chartreuse n’était pas une boisson exceptionnelle. Au contraire, on en buvait beaucoup. Elle s’élaborait en France, mais un tel détail nous entraînerait vers la politique. Nous n’y insisterons pas.

Il y avait dans les lieux publics des orchestres tziganes, c’est à dire composés de garçons bruns de préférence qui endossaient des vestes rouges. Ils jouaient des valses, des valses lentes. On bostonnait pour si peu qu’on dansât. Il n’y avait pas de dancings mais deux ou trois bals publics (Bullier, le Jardin de Paris, le Moulin rouge), où des femmes faisaient le grand écart et levaient la jambe. Ce spectacle naïf divertissait. Si l’on veut en imaginer la physionomie, c’est encore Lautrec qu’il faut consulter.
Henri de Toulouse-Lautrec, Danse au Moulin-Rouge

Lautrec charmait déjà les raffinés. Il dessinait avec âpreté les physionomies théâtrales de cette époque : Sarah Bernhardt dans Phèdre, Brandès dans Les Tenailles. Il composait en l’honneur de Polaire ces vers réellement pré-fantaisistes :

Que de Paimpol à Sébastopol erre / Le vieux monsieur l’air pot (pot l’air) / Pourra-t-il dégotter une étoil’ plus polaire.

Polaire faisait alors des progrès aux Folies Bergères, où l’on voyait aussi les sisters Barisson, Liane de Pougy et les Scheffers qui jonglaient les uns avec les autres. Mistinguette était originale à la Gaieté Rochechouard, Dranem avait beaucoup de gaieté et Sorel, déjà belle, mais encore hésitante entre le prénom de Cécile et celui de Céline, tenait aux Menus Plaisirs un petit rôle dans une reprise de Nana.

Meilhac était à la fin de sa carrière. Donnay, au commencement de la sienne. Pierre Decourcelle superproduisait Les deux Gosses. Mendès faisait figure de maître (s’il n’était pas mort peut-être cela durerait-il encore). On blaguait Sarcey, on traduisait Nietzsche. Les bénéfices littéraires de Zola ompressionnaient vivement les jeunes gens qui publiaient des plaquettes aux titres bizarres.
Polaire 1900

Les dames parlaient des romans de Marcel Prévost. Les Demi-vierges avaient fait scandale la veille. Les mélodies de Reynaldo Hahn étaient nouvelles. Madeleine Lemaire illustrait le premier livre de Marcel Proust qui paraissait sans bruit. Le journal avait une brillante collaboration littéraire. On eût bien contristé M. Beaubourg en lui annonçant que e livre qu’il publiait serait, vingt-huit ans plus tard reconnu méconnu. M. Charles Maurras était dur pour M. Kahn. Il l’est peut-être encore. On faisait des recherches sur les rythmes littéraires. Comme c’était sympathique.

La jeunesse n’appréciait pas le dernier roman de M. Bourget, ni les autres. Comme la jeunesse change. Ah ! oui, M. Paul Bourget. Barrès avait par contre une très forte situation. Ce fut peut-être même l’instant de sa plus forte situation. Il préludait aux Déracinés. On le citait beaucoup. On lisait Stendhal et Villiers. On vitait Maeterlinck, on citait Mallarmé sans le nommer entre initiés comme il faut faire. Il avait alors des fidèles qui le possédaient. Il n’a plus aujourd’hui que la gloire.
Edouard Manet, Portrait de Stéphane Mallarmé

Ses éditions originales traînaient chez les bouquinistes du quartier latin qui ne les vendaient pas cher. On pouvait se composer à bon compte une bibliothèque de raretés. Le tout était de pressentir que tous ces invendus feraient un jour figure de raretés : il ne suffisait pas qu’un livre fût nouveau pour que les bibliophiles se précipitassent sur lui. Non qu’il n’y eût des bibliophiles. On recherchait déjà les grands papiers. On avait imprimé Le Latin mystique sur pourpre cardinalice. Jules Renard avait souscrit. Pourtant des Esseintes était bien loin.

Etait-il si loin ? En fuit ans avait-on fait plus que d’adopter nombre de ses goûts : Odilon Redon et la peinture à intentions fantastiques, Carriès et les grès flammés. On était extrêmement littéraire, mais encore que des Esseintes se fût métamorphosé en Durtal, qu’il fût en Route, on n’imitait pas encore sa conversion. C’était une mode lancée non encore suivie.
Louise-Catherine Bresleau, Portrait de Jean Carriès

On pourrait n’en jamais finir avec de pareilles énumérations. On pourrait les prolonger sans fin. Elles ne suffisent pas à ressusciter une atmosphère, mais elles sont prodigieusement mélancoliques. C’est un coffret oublié où l’on retrouve des fleurs sèches. Comme tout cela était périssable, et comme c’est péri. Que de choses on a laissé tomber en route. Que de tentatives échouées, que de faux pas, que d’entreprises abandonnées, de vains essais se relèvent dans la mémoire. Formes abolies du décor et de la sensibilité, amours trahies, bijoux délaissés … Colliers de chiens des femmes dans quel écrin mort attendez-vous la résurrection ? Moulages de Tanagra, meubles laqués, pointes sèches de Helleu, cadres vernis, chanteur florentin de Dubois, dans quels grenis reposez-vous sous la poussière avec ce qui subsiste des souvenirs de l’Exposition de 1889 et de ses danseuses javanaises.

Comme on pût aimer le mauve et les iris, et les lys, et le papier à lettres vert empire. Tout devenait symbole, il y avait encore des phtisiques, on plagiait les primitifs, et puis quoi encore ? … Voici les litanies qui reprennent.

Mais elles exagèrent, se complaisent à l’excès à n’évoquer que ce qui est irrémédiablement périmé, comme si ce temps passé ne s’était épris que de choses totalement vouées à la disparition, comme s’il n’avait fait qu’erreurs et fautes de goût. Méritait-il donc alors que l’on s’attardât à le ranimer avec tant de sollicitude attendrie ?

Célébrons donc ses mérites.
Paul-César Helleu

Il entreprit en faveur de Mallarmé un combat qui finit, nous l’avons déjà dit par assurer le triomphe de ce grand poète. Il fit à Verlaine des funérailles dignes de lui. Il honora Goncourt et Leconte de Lisle, parla congrûment de Gauguin et de Van Gogh.

Il apprécia Ubu roi (il y a trente ans ou presque, pensez-y) plus judicieusement qu’on ne le fit l’autre saison qu’on le réimprima à tour de presses. Il mit à sa place (ce qu’on ne fait plus) Marcel Schwob, à qui Jarry dédia son drame. Il goûta Debussy quoique Pelléas ne l’eût pas encore rendu célèbre. Il ressuscita la gloire de Mme Valmore, préludant ainsi à ces anniversaires séculaires qui divertissent si heureusement à l’époque présente.

L’époque présente, en somme, doit beaucoup à cette proche aînée dont maint témoin est encore là vivant, qui la considère et la juge, et je ne sais si plus qu’une autre elle peut répondre avec certitude à la fameuse question que les générations se posent et se reposent sans fin : Penses-tu réussir ?

Pierre Lièvre, « En 1896 », Le Divan, 24 avril 1924.